L’affaire Grégory racontée par Marguerite Duras

On ne sait toujours pas qui a tué le petit Grégory, après tant de photos, tant de scénarios, tant d’interviews, et de spéculations. Juillet 1985, dans un article au ton grave paru dans Libération, Marguerite Duras rencontre et raconte le crime, Lépanges, Grégory, la mère « Sublime, forcément sublime Christine V. »

Comme un écho, celui d’«un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître», Charles Aznavour livre sans le savoir avec sa Bohème, une phrase qui résonne toujours malgré les années. Mais pour autant, rien d’heureux. Le 16 octobre 1984 livre ses secrets, ses mensonges, se délite, et anime régulièrement les plateaux de télévision par ses rebondissements incessants. Dans cet «antre de paysans pervertis et murés dans leur silence», apparaît soudain une grande dame à la plume aiguisée. Marguerite Duras, la femme de l’Amant, pour qui les mots ont plus de voix que les paroles. De sa rencontre avec Serge Joly, le directeur de Libération, naît une lumière. En juillet 1985, elle écrit «Sublime, forcément sublime Christine V». Transgressant les règles imposées par les écrivains passionnés de drames antiques, Marguerite Duras fait scandale.

Mais peu l’importe.

« On l’a tué ici sans doute, dans la douceur, ou bien dans un amour soudain incommensurable, devenu fou, d’avoir à le faire. »

Alors que la rencontre avec la principale intéressée, Christine Villemin n’a pu aboutir, Jean-Michel Lambert, juge de l’affaire Grégory, mais surtout écrivain à ses heures perdues, accepte de témoigner. Il lui raconte que Christine Villemin est une femme «intelligente, fine, spirituelle», et qu’il est terrible pour lui de devoir l’inculper. De sa «non-rencontre» avec «la mère infanticide», naît l’article.

© Getty Images – Marguerite Duras sur le plateau d’une émission

L’auteure exacerbe, voit, ressent, assure, mais sait-elle vraiment ?

Comparant cette dernière à «une vagabonde, une rocky de banlieue sans feu ni loi», elle tente en vain de décrire à travers cette lourde atmosphère qui l’enivre, qui est vraiment cette femme.

Est-elle coupable ? Personne ne le sait vraiment. Mais Duras fait fi de la réalité de l’affaire, et surtout de ce que la justice présume, et imagine avec ses mots la culpabilité d’une femme, mais surtout d’une mère. Elle dépeint une Christine Villemin héroïne, poussée au meurtre, sacrifiée, pour qui l’amour maternel semblait être une raison valable.

Bafouant par ses termes la présomption d’innocence, Marguerite Duras joue son rôle d’écrivain, mais Libération en pâtit. «Le crime de Lépanges» est selon ses propres termes «un crime inaccessible, et d’ailleurs tellement inaccessible que personne n’en est l’auteur. Même si quelqu’un l’a perpétré, il n’en est pas l’auteur (…) le crime visite le criminel, opère à sa place et s’en va de lui, le laissant parfois sans mémoire aucune de l’avoir commis. »

Avec ses mots tranchants et ses silences, Marguerite Duras raconte Grégory et confie, «Cette affaire est terminée, mais je ne sais pas si elle est close. C’est beau le français de temps en temps».

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Marylou Fossot

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