« Les USA et la Corée du Nord n’ont aucun intérêt à entrer en guerre »

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Le bras de fer verbal entre Pyongyang et Washington dure depuis presque un mois et continue de s’intensifier. Alors que la Corée du Nord a menacé de « rayer de la carte » les Etats-Unis s’ils attaquaient. De son côté, Donald Trump a décidé de convoquer, ce mercredi, exceptionnellement les 100 sénateurs à la Maison Blanche pour parler d’imposer de nouvelles sanctions envers le régime communiste. Décryptage de la situation avec Antoine Bondaz, spécialiste des deux Corées et de la Chine, docteur en sciences politiques de Sciences Po Paris et chercheur à la Fondation pour la Recherche Stratégique. Une interview réalisée le 20 avril dernier, par téléphone.

Antoine Bondaz - DR
Antoine Bondaz – DR

L’actualité autour de la Corée du Nord et des Etats-Unis est très dense ces dernière semaines, et même ces derniers jours, Pensez-vous que nous allons vers une escalade des déclarations mais surtout des tensions entre les deux pays ?

Antoine Bondaz : L’escalade verbale et la démonstration de force peuvent se poursuivre des deux côtés. Les Américains ont déjà envoyé le porte-avions USS Carl Vinson et pourraient envoyer d’autres navires de guerre dans la péninsule. Les Nord-coréens pourraient quant à eux poursuivre leurs essais balistiques, ou peut-être même nucléaire même si je pense ce dernier scénario moins probable. ‪Cependant, y-a-t-il le risque d’une escalade menant à une guerre ? C’est extrêmement peu crédible à mes yeux, que ce soit des frappes préventives américaines ou une attaque de la Corée du Nord soit sur un porte-avions américain ou bien sûr, le territoire de la Corée du Sud. Les deux pays n’ont rien à y gagner. Toute guerre conduirait à l’effondrement du régime nord-coréen, allant ainsi à l’exact opposé de l’objectif premier du régime depuis sa fondation en 1948. Toute guerre aurait également un coût humain et financier considérable pour les Etats-Unis et surtout ses alliés sud-coréen et japonais.

 

Quel est le but justement du déploiement du porte-avions américain et sa flotte en mer du Japon ?

A.B : C’est tant une démonstration de force vis-à-vis de la Corée du Nord qu’une volonté de rassurer les alliés américains de la solidité de l’alliance et de l’engagement des Etats-Unis à leurs côtés. Malgré, les déclarations de Donald Trump lors de la campagne présidentielle, les Etats-Unis restent ainsi prêts à défendre leurs alliés. ‪De plus, Trump entend se démarquer de Barack Obama sur le dossier nord-coréen en mettant en œuvre une politique plus proactive. Et le principal destinataire de ce message-là, c’est l’opinion publique américaine.

 

Les tensions sont parties de tirs de missiles en mer du Japon et dernièrement, les manœuvres militaires annuelles entre américains et sud-coréens ont été mal perçues comme la préparation d’une invasion par la Corée du Nord. De quoi s’agit-il exactement ? Ont-ils raison de penser à la préparation d’une invasion ?

A.B : Premièrement, la Corée du Nord procède régulièrement à des essais balistiques, et ceux-ci sont même multipliés depuis 2014. Pour la seule année 2016, au moins 24 essais ont été recensés. Ensuite, les exercices militaires sont annuels et critiqués, chaque année, par la Corée du Nord qui y voit des exercices visant à préparer une invasion du pays. Ces exercices sont cependant légitimes puisqu’ils s’inscrivent dans l’alliance entre Washington et Séoul, et ce même si la raison d’être de l’alliance est à l’évidence la Corée du Nord. ‪La vraie différence cette année, c’est la rhétorique utilisée par les Etats-Unis de Donald Trump et sa volonté de se différencier d’Obama. Faire un lien, même indirect, avec les frappes américaines en Syrie conduit les médias à évoquer le scénario de frappes américaines en Corée du Nord et donc à entretenir l’inquiétude internationale.

 

Kim Jong-Un a récemment déclaré dans le cadre de ses essais nucléaires : « La Corée du Nord est une puissance militaire de l’Orient que même le plus puissant des ennemis ne pourrait toucher » et qu’en cas d’attaque des USA son pays pourrait riposter militairement, est-ce réaliste ?

A.B : Ça c’est de la rhétorique qui s’inscrit dans une stratégie de dissuasion d’une attaque américaine, aussi vieille que le régime nord-coréen. Mais au-delà de ça, il faut voir ce que dit entièrement la Corée du Nord et pas seulement les bribes de déclarations qui sortent dans la presse. Elle ne dit pas « demain, nous allons attaquer les USA, ou la Corée du Sud », ce qu’elle dit, c’est : « En cas d’attaque, nous aurons une réponse terrible, Séoul sera en feu ou nous frapperons le territoire américain. » Elle se place ainsi en position de riposte. Ensuite, il faut aussi évaluer les capacités militaires de la Corée du Nord afin de savoir si elle a les moyens de ses ambitions affichées. Et là, malgré une accélération sans précédent de son programme nucléaire et balistique, ses moyens restent limités pour frapper le continent américain.

 

Justement que sait-on vraiment du niveau militaire et nucléaire de la Corée du Nord ?

A.B : L’armée dites conventionnelle, composée de chars, d’avions ou de sous-marins, est vieillissante car ces équipements datent de l’ère soviétique, acheté principalement durant la guerre froide. De plus, depuis 2006, un embargo sur les armes empêche théoriquement la Corée du Nord de s’en procurer à l’étranger. Enfin, toute modernisation massive serait financièrement trop couteuse et sans garantie d’une mise à niveau suffisante. Sur le papier, il y a donc un déséquilibre massif, sur le plan conventionnel, dans le rapport des forces dans la péninsule. ‪La priorité de la Corée du Nord est donc de combler ce déséquilibre par le développement de capacités asymétriques : nucléaire, balistique, chimique, forces spéciales, cyber capacités, etc. Entre 100 nouveaux avions et une bombe nucléaire, le pays a fait le choix rationnel du meilleur rapport entre investissements financier et garantie de survie perçue par le régime.

 

En sait-on un peu plus sur le développement du programme nucléaire nord-coréen ?

A.B : Ce que l’on sait c’est qu’il y a une amélioration nette du programme nucléaire depuis le premier essai de 2006, bien que le programme reste très en retard par rapport aux programmes des autres puissances nucléaires. La dernière bombe qui a explosé en septembre 2016, faisait ainsi entre 10 et 15 kilotonnes, soit l’équivalent des bombes ayant explosé à Hiroshima ou Nagasaki, il y a plus de 70 ans. Sur le plan technique, plusieurs questions se posent. Est-ce que la Corée du Nord est capable de miniaturiser une tête nucléaire ? La Corée du Nord dit qu’elle peut le faire mais il y a de vrais doutes. Ensuite, si elle y arrive, il faut pouvoir installer cette tête nucléaire dans un missile balistique. De ce que l’on sait, la Corée du Nord n’a pas de missiles balistiques intercontinentaux pouvant atteindre le continent américain bien qu’elle ait à l’évidence l’ambition d’en développer. D’ailleurs, ce que l’on retient de la parade militaire à Pyongyang (le 15 avril), c’est la volonté de développer des missiles à carburant solide, plus facilement transportables et utilisables, et avec donc une capacité de survie accrue, mais aussi des missiles balistiques intercontinentaux. ‪Cependant, il faut rappeler que la Corée du Nord possède des missiles à courte portée qui, eux, peuvent déjà atteindre la Corée du Sud et potentiellement le Japon. Ils constituent donc une menace non pas pour le continent américain mais pour les intérêts américains dans la région.

 

Le régime de Pyongyang est-il voué à s’effondrer ?  

A.B : Le régime n’est pas instable. Le seul objectif du régime est d’ailleurs sa propre survie, par tous les moyens y compris des moyens totalitaires. Depuis que Kim Jong-Un est arrivé au pouvoir, il a renforcé son autorité, et on note un léger développement économique concentré principalement sur Pyongyang où vit l’élite, soutien et bénéficiaire du régime. Le scénario d’un effondrement du régime à court terme reste peu crédible.

 

Dans ce conflit entre la Corée du Nord et les USA, quelle est la position de la Chine, soutient du régime de Kim Jong-Un jusque-là et leader militaire de l’Asie de l’Est ?

A.B : La Chine comme tous les autres pays de la région n’a aucun intérêt à ce qu’un conflit survienne. Le président et le ministre des affaires étrangères chinois sont d’ailleurs très vite montés au créneau pour appeler à un retour au calme. La priorité des Chinois, c’est la stabilité. C’est-à-dire que Pékin veut éviter un effondrement brutal du régime nord-coréen et surtout éviter une nouvelle guerre de Corée. Ensuite, il est difficile de les présenter comme des alliés véritables parce qu’il n’y a pas de coordination et l’absence de confiance réciproque entre les deux pays. La Corée du Nord fait justement en sorte d’avoir un régime très autonome, c’est au cœur même de l’idéologie du Juche. ‪Cependant, la Chine soutient Pyongyang d’un point de vue économique et politique, pour éviter l’effondrement de son voisin. Les deux pays sont dans une situation d’otages mutuels. La Corée du Nord a besoin de la Chine pour survivre, la Chine a besoin que la Corée du Nord ne s’effondre pas. Cela ne veut toutefois pas dire qu’elle soutient massivement son voisin. Pékin a ainsi voté les sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU envers la Corée du Nord, après un lourd travail diplomatique visant à les atténuer, et les met en œuvre, au moins partiellement. ‪Il y a donc un dilemme chinois, entre apparaitre comme un acteur responsable de la communauté internationale, critiquant son voisin et votant les résolutions onusiennes, d’un autre côté, et éviter son effondrement. Il faut donc que la Chine trouve une politique d’équilibre pour mener à bien ces deux objectifs en même temps, car elle ne veut et ne peut pas choisir entre l’un ou l’autre.

 

La Chine peut-elle jouer un rôle de médiateur entre les Etats-Unis et la Corée du Nord ?

A.B : Elle l’a déjà fait au début des années 2000, elle était alors l’hôte des Pourparlers à six. La Chine rappelle d’ailleurs régulièrement, qu’elle est prête à jouer ce rôle de médiateur. Il y a cependant plusieurs questions. ‪Premièrement, est-ce que la Corée du Nord veut réellement se dénucléariser ou est-ce un énième bluff diplomatique visant à gagner du temps ? ‪Deuxièmement, est-ce que les puissances voisines sont prêtes au dialogue ? Pour l’instant, c’est difficile, surtout à court terme pour les Etats-Unis qui ont besoin de signaux positifs envoyés par la Corée du Nord. ‪Troisièmement, la Corée du Nord est-elle prête a à une nouvelle négociation multilatérale ? Le pays estime en effet que son programme nucléaire n‘est pas un problème multilatéral, mais un problème bilatéral qui doit être résolu avec les Etats-Unis. Pyongyang pourrait donc chercher à dialoguer directement avec Washington comme avant la mort de Kim Jong-Il ce qui avait débouché sur le Leap Day Deal de février 2012.

 

Estimez-vous que la tension puisse baisser prochainement ?

A.B : Dans les prochaines semaines, il est fort probable qu’il y ait une baisse des tensions. Tout d’abord, parce qu’on ne peut pas maintenir un tel niveau de tension aussi longtemps et que la Corée du Nord a toujours historiquement alterné entre périodes de tension et période d’apaisement à travers des offensives de charme diplomatique. Et côté américain, il faut aussi que Donald Trump fasse évoluer son discours. Il peut faire pression sur la Corée du Nord, mais s’il fait pression en continu sans aucun résultat alors il se décrédibilisera. C’est ce qu’a d’ailleurs commencé à faire le vice-Président Mike Pence lors de sa visite en Corée du Sud où il a souligné qu’il fallait dialoguer tout en gardant une position extrêmement ferme. Il est donc fort probable que dans les semaines ou les mois qui viennent, la tension s’apaise du moins partiellement.

 

Quel est le rôle de la Corée du Sud dans le conflit aujourd’hui ?

A.B : Elle a forcément un rôle important à jouer, car en cas de guerre, elle serait évidemment la première victime. Le problème, c’est que la Corée du Sud est dans une conjoncture politique extrêmement compliquée avec la destitution de la présidente Park Geun-hye, un président par intérim et des élections présidentielle qui auront lieu dans moins d’un mois. Donc pour la Corée du Sud, c’est difficile d’être un acteur de premier plan sans avoir une politique intercoréenne légitimée sur le plan politique. Mais il est fort à parier que suite à l’élection présidentielle du 9 mai, la Corée du Sud redeviendra un acteur majeur du dossier nord-coréen. Moon Jae-in, le favori, est plutôt sur une ligne de dialogue avec la Corée du Nord et il est ouvert à une reprise au moins partielle de la coopération économique via la réouverture du complexe intercoréen de Kaesong, qui avait été fermé l’an dernier. Il ne veut pas lever toutes les sanctions du jour au lendemain, il ne le pourrait d’ailleurs pas. Il veut en tout cas une approche différente qui passe par un dialogue politique et une coopération économique limitée, c’est changement de ligne comparé à la politique mené jusqu’à présent par les conservateurs.

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