Victoire d’Erdogan, défaite de la démocratie

Dimanche 16 avril, la population turque a approuvé le référendum constitutionnel à 51,4%. Une victoire pour le président Recep Tayyip Erdogan mais étriquée et bien loin du plébiscite escompté.

« Une nouvelle ère » vient de débuter dans l’histoire de la Turquie. Près de 48 millions de citoyens turcs sont allés aux urnes. Parmi eux, presque 25 millions se sont exprimés en faveur de la nouvelle Constitution. Le référendum devait renforcer la mainmise du chef de l’Etat sur le pays. C’est chose faite, mais seulement à moitié. Au-delà de l’adoption du « oui », un tout autre spectacle s’est dessiné : celui d’une Turquie divisée. Désormais seul maître à bord, Recep Erdogan, fermement accroché au pouvoir depuis 2003, va gouverner avec une courte majorité et malgré les contestations.

Des pouvoirs renforcés

Devenu le dirigeant le plus puissant de la Turquie moderne, Erdogan devrait patienter avant d’endosser officiellement ses nouvelles fonctions. En effet, la réforme, qui divise le pays en deux, devrait entrer en vigueur après les élections législatives et une élection présidentielle, soit vers novembre 2019. Toutefois, il n’est pas certain qu’Erdogan respecte ces délais, d’autant plus que la nouvelle loi ne fait que légitimer des pratiques déjà en vigueur. Du fait de cette victoire, Recep Erdogan pourrait demeurer à la tête de l’état turc jusqu’en 2029. Ce qui implique qu’il sera le seul maître du pays, disposant de tous les pouvoirs, dont ceux de l’exécutif. Le poste de Premier ministre sera supprimé et remplacé par plusieurs vice-présidents et ministres ainsi qu’un haut conseil des juges. Tous seront logiquement nommés par le président.

Autre réforme, l’instauration de l’état d’urgence. En vigueur depuis juillet 2016 et la tentative de putsch raté, il a été prolongé de trois mois supplémentaires, et ce dès le lendemain du référendum. Par ailleurs, le Parlement n’aura plus qu’un rôle symbolique au sujet de l’état d’urgence, car seul le Président pourra décider de son instauration. Pour rappel, il a permis à Erdogan de purger la Turquie en arrêtant plus de 43 000 personnes et en limogeant plus de 100 000 autres. L’avenir des prisonniers, politiques pour la plupart, n’est toutefois pas rassurant. Un nouveau référendum demandant aux Turcs de se prononcer en faveur de la peine de mort est prévu par les autorités.

 

L’Union européenne s’éloigne ?

Après avoir quémandé le droit de rentrer dans l’Union européenne, la Turquie semble s’être résignée. Il y a peu, des meetings pro-Erdogan ont été annulés aux Pays-Bas et en Allemagne, ce qui avait déclenché l’ire du régime. En guise de réponse, Erdogan n’avait pas hésité à comparer les décisions du gouvernement allemand comme des « pratiques nazies ». Des paroles, qui ont considérablement affecté les relations entre les deux pays. Pour finir, comme en guise de provocation, un nouveau référendum va être prochainement organisé. Les électeurs seront appelés à s’exprimer sur le retour de la peine de mort.

La Turquie ne fait pas d'efforts pour rester intégrer l'Union europénne
La Turquie ne fait pas d’efforts pour rester intégrer l’Union européenne

Des irrégularités

L’opposition, représentée principalement par le CHP – Parti républicain du peuple – (social-démocrate), a dénoncé de nombreuses irrégularités. Le parfait exemple vient du Haut conseil électoral (YSK), qui a considéré comme valables deux millions et demi de bulletins de vote non tamponnés et partisans du « oui ». Sachant que la réforme constitutionnelle a été acceptée grâce à un million et demi de voix supplémentaire, ces bulletins de vote non tamponnés ont très certainement fait pencher la balance.

Bourrage d’urnes selon des journalistes non-censurés

Mais le score du CHP est tout de même très honorable. Durant toute la campagne du référendum, l’opposition a été persécutée, censurée et prise à partie. 95% des médias publics et privés ont été mis au service de l’AKP. Les médias et les journalistes revendiquant leur indépendance ont été censurés et emprisonnés. Les meetings des partisans du « non » ont été perturbés et attaqués.

Référendum turc : victoire étriquée et truquée ?

Erdogan, lui-même, s’est impliqué dans la campagne, faisant fi de la Constitution qui est censée l’obliger à respecter une neutralité exemplaire. Enfin, le jour du scrutin, les stands appelant à voter contre la réforme ont été interdits. Ces mesures organisées par l’exécutif reflètent le discrédit croissant que connaît l’AKP. Les échecs politiques y compris sur la scène internationale, la crise économique, le conflit syrien et l’évolution autoritaire du régime ont joué un rôle essentiel dans ce vote.

Toutefois, en validant le référendum, la population a confié son destin entre les mains d’un seul homme. Un homme qui s’attache désespérément au pouvoir.

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